Group Leader :
Jean-François Pinton
WebMaster :
Nicolas Plihon
A. Arneodo, B. Castaing, L. Chevillard, E. Lévêque, J.-F. Pinton S.G. Roux.
Collaborations: N. Mordant (LPS - ENS Paris)
Dans le contexte de la turbulence des fluides, c'est-à-dire
l'étude des écoulements à très grands nombres de Reynolds, les
physiciens ont traditionnellement étudié les profils spatiaux de
vitesse longitudinale turbulente ux(x) à cause de leur facilité
d'accès expérimental (Jet d'air ou d'Hélium
[1,2], Soufflerie géante [3],
machine de von Karman [4,5,6], ...).
En exploitant l'hypothèse de Taylor [7], dite de
turbulence gelée, qui permet d'interpréter un profil temporel de
vitesse turbulente enregistrée en un point de l'espace comme un
profil spatial. Depuis les travaux précurseurs de Kolmogorov
[8], la plupart des physiciens appréhendent la turbulence
des fluides à travers l'étude du comportement dans les échelles
l des statistiques des incréments de vitesse, δl
u(x)=u(x+l)-u(x). Suivant Kolmogorov [8], à très hauts
nombres de Reynolds Re, dans le domaine d'échelles
inertielles, délimité par l'échelle dissipative ηK et
l'échelle de décorrélation L (appelée échelle intégrale), les
propriétés statistiques des incréments de vitesse sont invariantes
d'échelle (par exemple, l'incrément de vitesse se comporte comme
une puissance non-entière de l'échelle, δlu ∼
l1/3 et de manière équivalente, le spectre de puissance se
comporte vis à vis du vecteur d'onde k comme k-5/3) et
universelles (indépendantes du nombre de Reynolds). En
particulier, la forme de la distribution des incréments
δlu(x$ évolue avec l'échelle l. C'est le
phénomène d' intermittence
Durant les dernières décennies, de nombreux cadres
phénoménologiques ont été proposés pour décrire de façon fine
l'évolution de ces statistiques le long des échelles. Par exemple,
l'approche multifractale [11] décrit le signal
turbulent comme une suite de singularités δlu(x)∼
lh(x), les points où h(x)=h constituant un ensemble
fractal de dimension D(h). Mais peu de travaux ont
tenté d'en faire une théorie, qui même sur des bases
phénoménologiques, soit capable de prédire certaines
propriétés statistiques non triviales. C'est ce que nous nous sommes
attaché à faire au laboratoire de Physique de l'ENS Lyon.
Par exemple, un des rares essais prédictifs a été celui de Frisch
et Vergassola [12], tentant de décrire à partir de
l'approche multifractale la façon dont on transite du domaine
inertiel au domaine pleinement dissipatif (où δl
u(x)=l ∂xu(x) ) à travers un domaine dissipatif
intermédiaire. Mais des hypothèses trop simplificatrices rendaient
impossible la comparaison avec l'expérience. C'est pourquoi nous avons repris ce travail avec comme objectif de décrire quantitativement la probabilité (plus précisément sa partie
symétrique) de mesurer un incrément de vitesse δlu(x),
à une échelle l quelconque (échelle de nature inertielle,
dissipative-intermédiaire ou dissipative-profond). En particulier,
Les prédictions obtenues, en particulier pour le comportement de la
flatness en fonction du nombre de Reynolds, s'avèrent être en bon accord
avec l'expérience. Ce travail a fait lieu d'une publication(lien vers le fichier pdf).
Nous
avons récemment généralisé l'approche précédente à la partie
antisymétrique de la probabilité de mesurer un incrément, en
unifiant formellement l'approche du propagateur [3] et
le formalisme multifractal [11]. Cette étude nous a
permis notamment de prédire en fonction du nombre de Reynoldsle comportement dans les
échelles du phénomène de Skewness,
comportement inexpliqué jusque là. En particulier, nous avons
montré que le formalisme multifractal, couplé à
une relation exacte issue des équations de Navier-Stokes
(relation de Karman-Howarth-Kolmogorov) prédit l'universalité de la
Skewness dans le domaine inertiel, à savoir non seulement son
évolution, mais aussi sa valeur. Plus précisemment, nous avons réussi à montrer que celle-ci
est liée à une puissance de la constante de Komogorov
cK, ce qui est une avancée majeure dans notre compréhension
phénoménologique de la turbulence. Nous présentons dans la
référence [14] une comparaison entre nos prédictions
théoriques et des signaux expérimentaux acquis dans différentes
géométries [1,2,3] et des signaux numériques obtenus
par simulation directe des équations de Navier-Stokes à
très grands nombres de Reynolds. Ce travail est résumé dans notre publications (lien vers le fichier pdf).
Ce n'est que très récemment que les expérimentateurs sont parvenus
à suivre des traceurs passivement advectés par un écoulement
turbulent réalisant ainsi une description Lagrangienne de
l'écoulement [15,16]. Notre contribution a
aussi consisté à modéliser les petites échelles de la turbulence
Lagrangienne, c'est-à-dire en généralisant le formalisme
multifractal [11] et l'approche du propagateur de
Castaing et al. [3] aux fluctuations
Lagrangiennes de vitesse turbulente. Il nous a été alors possible
d'établir une formulation analytique de la probabilité
P(δτ v) de mesurer un incrément de vitesse Lagrangienne
δτ v(t)=v(t+τ)-v(t) sur un temps τ, à un nombre
de Reynolds Re et pour un spectre de singularités
D(h) donné. Nous avons comparé cette expression
théorique à des mesures expérimentales et des simulations
numériques et nous avons montré que ce formalisme permet notamment
d'expliquer les fluctuations des incréments de vitesse à
des échelles τ inertielles mesurées par le
groupe de Lyon ( lien vers l'article), mais aussi, dans la
limite τ → 0, de prédire la forme de la
probabilité d'accélération des particules fluides mesurée
par le groupe de l'université de Cornell [15]. Nous
avons ainsi confirmé que l'accélération Lagrangienne peut être
appréhendée comme la limite à échelle nulle des incréments de
vitesse et que l'intermittence des échelles inertielles est
responsable du caractère hautement probable des évènements d'
accélération violente (∼ 3000g, où g est l'accélération de
la pesanteur). Ces travaux ont donné lieu à une publication (lien vers le fichier pdf)
Représentation des spectres de singularité D(h): Spectre Eulérien estimé à partir des données expérimentales et utilisé pour calculer les prédictions théoriques représentées dans la figure 1 (gauche) [en bleu]; Spectre Lagrangien estimé à partir des données expérimentales et utilisé pour calculer les prédictions théoriques représentées dans la figure 1 (droite) [en vert]. Est représenté par un trait continu la transformée du spectre Eulérien (en bleu) par une transformation non linéaire donnant son équivalent Lagrangien. Est représenté par un trait pointillé la transformée du spectre Lagrangien (en vert) par l'inverse de cette transformation donnant son équivalent Eulérien. L'accord expérimental et théorique est excellent dans la partie croissante des spectres.
Nous nous sommes ensuite demandés comment
l'évolution temporelle du champ Eulérien influence la dynamique des particules fluides. Pour répondre à cette
question, nous avons réalisé une étude numérique
originale, en simulation directe des équations de Navier-Stokes,
qui consiste à analyser trois différents types de profils
temporels de vitesse : (i) Lagrangienne le long d'une trajectoire, (ii) de particules
fluides évoluant dans un champ Eulérien figé dans le temps et
(iii) Eulérienne en un point fixe du champ. Cette étude révèle
l'existence de deux types de spectre de puissance : un spectre
Lagrangien (EL(ω) ∼ ω-2, lorsque la fréquence
ω se situe dans le domaine inertiel) qui se distingue
clairement des spectres des fluctuations de vitesse des particules
évoluant dans un champ Eulérien figé (ES(ω) ∼ ω-5/3) et des fluctuations temporelles de vitesse à un point
fixe de l'espace (ET(ω) ∼ ω-5/3), ces derniers
étant complètement pilotés par le "sweeping effect"
[18,19,20]. Ces résultats suggèrent que
l'évolution temporelle du champ de vitesse Eulérien, et plus
particulièrement ses corrélations, influence drastiquement la
dynamique des particules fluides, ce qui limite la portée des
modèles simplifiés de convection, tel que le modèle γ-corrélé en temps de Kraichnan [21]. Ce travail a donné
lieu à deux articles (liens vers pdf1 et pdf2).
En résumé, notre contribution consiste en une
unification des différents mécanismes physiques de la
turbulence des fluides :
Nous représentons dans la figure \ref{fig:PDFs} la probabilité de
mesurer un incrément de vitesse δlu sur une échelle
l (Eulérien) à partir d'un signal expérimental acquis
en soufflerie (Modane), depuis la grande échelle (bas) jusqu'à une
échelle dissipative (haut). Cette même représentation est
effectuée dans le cadre Lagrangien où les récentes
mesures expérimentales permettent de mesurer la probabilité des
incréments temporels de vitesse Lagrangienne δτv à
travers les échelles τ, depuis une grande échelle T jusqu'à
celle des gradients. Nous constatons une déformation continue de la forme de
ces densités de probabilité liée au phénomène
d'intermittence. Remarquons ici, et cela n'est pas très évident
dans cette représentation, que les densités dans le cadre Eulérien
ne sont pas symétriques. Nous superposons ( traits continus)
nos prédictions aux mesures expérimentales. L'accord se trouve
être excellent. Afin de décrire l'ensemble de ces mesures
expérimentales, acquises dans différentes géométries, à différents
nombres de Reynolds, dans différents cadre descriptif,
représentant l'ensemble des différentes échelles de la turbulence,
nous avons utilisé un unique paramètre, plus précisément une
fonction paramétrable, le spectre de singularités
D(h), et une constante universelle R* reliée à la constante de Kolmogorov, ce qui démontre le caractère unificateur de notre travail
[1] O. Chanal, B. Chabaud, B. Castaing, and B. Hébral, Eur. Phys. J. B 17, 309 (2000).
[2] G. Ruiz-Chavarria, C. Baudet, and S. Ciliberto, Phys. Rev. Lett. 74, 1986 (1995).
[3] B. Castaing, Y. Gagne, and E. Hopfinger, Physica D 46, 177 (1990).
[4] S. Douady, Y. Couder, and M. E. Brachet, Phys. Rev. Lett. 67, 983 (1991).
[5] J.-F. Pinton and R. Labb´e, J. Phys. II France 4, 1461 (1994).
[6] O. Cadot, S. Douady, and Y. Couder, Phys. Fluids A 7, 630 (1995).
[7] U. Frisch, Turbulence, The Legacy of A.N. Kolmogorov (Cambridge University Press, Cambridge, 1995).
[8] A. N. Kolmogorov, Dokl. Akad. Nauk SSSR 30, 299 (1941).
[9] A. N. Kolmogorov, J. Fluid Mech. 13, 82 (1962).
[10] A. M. Obukhov, J. Fluid Mech. 13, 77 (1962).
[11] G. Parisi and U. Frisch, in Turbulence and Predictability in Geophysical Fluid Dynamics, edited by M. Ghil, R. Benzi, and
G. Parisi ((North-Holland, Amsterdam, 1985), p. 84).
[12] U. Frisch and M. Vergassola, Europhys. Lett. 14, 439 (1991).
[13] L. Chevillard, B. Castaing, and E. Lévêque, Eur. Phys. J. B 45, 561 (2005).
[14] L. Chevillard, B. Castaing, E. Lévêque, and A. Arneodo, Physica D 218, 77 (2006).
[15] G. A. Voth, K. Satyanarayan, and E. Bodenschatz, Phys. Fluids 10, 2268 (1998).
[16] N. Mordant, O. Michel, P. Metz, and J.-F. Pinton, Phys. Rev. Lett. 87, 21 (2001).
[17] L. Chevillard, S. G. Roux, E. Lévêque, N. Mordant, J.-F. Pinton, and A. Arneodo, Phys. Rev. Lett. 91, 214502 (2003).
[18] H. Tennekes and J. L. Lumley, A first Course in Turbulence (MIT Press, Cambridge, 1972).
[19] H. Tennekes, J. Fluid Mech. 67, 561 (1975).
[20] M. Nelkin and M. Tabor, Phys. Fluids A 2, 81 (1990).
[21] R. H. Kraichnan, Phys. Rev. Lett. 72, 1016 (1994).
[22] L. Chevillard, S. G. Roux, E. Lévêque, N. Mordant, J.-F. Pinton, and A. Arneodo, Phys. Rev. Lett. 95, 064501 (2005).
[23] E. Levêque, L. Chevillard, J.-F. Pinton, S. G. Roux, A. Arneodo, and N. Mordant, J. Turbulence 8, 3 (2007).
L. Chevillard, S. G. Roux, E. Leveque, N. Mordant, J.-F. Pinton, A. Arneodo, Lagrangian Velocity Statistics in Turbulent Flows: Effects of Dissipation, Physical Review Letters, 91, 214502 (2003).
L. Chevillard, S. G. Roux, E. Leveque, N. Mordant, J.-F. Pinton, A. Arneodo, Intermittency of velocity time increments in turbulence, Physical Review Letters, 95, 064501 (2005).
L. Chevillard, B. Castaing, E. Leveque, On the Rapid Increase of Intermittency in the Near-Dissipation Range of Fully Developed Turbulence, European Physical Journal B, 45, 561 (2005).
L. Chevillard, B. Castaing, E. Leveque, A. Arneodo, Unified Multifractal Description of Velocity Increments Statistics in Turbulence: Intermittency and Skewness, Physica D 218, 77 (2006).
E. Leveque, L. Chevillard, J.-F. Pinton, S. G. Roux, A. Arneodo, N. Mordant, Lagrangian intermittencies in dynamic and static turbulent velocity fields
from direct numerical simulations, J. Turbulence, 8, 3
(2007).